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Jacques raconte
Généralement, on sait où et quand on est né. Il est plus rare de savoir où et quand on a été conçu. Pourtant, c'est mon cas.
J'ai été conçu le 18 juin 1940, en Dordogne, près de Montignac. Pour moi, Montignac, ce n'est pas un nom banal, puisque c'est un endroit où je viendrai travailler des années plus tard, lorsque je serai chargé de la réalisation du vidéodisque sur Lascaux.
Comment mes deux parents soint réunis là, en pleine guerre ? Ma mère, elle, était en Picardie, à la limite de l'Oise et de la Somme. Les Allemands avançant, elle est partie, comme beaucoup de gens, au moment de l'Exode.
Elle s'est retrouvée en Dordogne, avec plusieurs membres de sa famille. Un fermier complaisant leur a permis de s'installer dans une de ses granges. Voilà, ma mère est là. Mon père, lui, était avec son régiment du côté de Reims, mais dès que les Allemands ont franchi les Ardennes, son régiment est descendu, et ils se sont retrouvés, sans qu'ils ne sachent l'un et l'autre, à quelques 30 kilomètres l'un de l'autre.
Un des soldats du régiment, qui connaissait mes deux parents, a aperçu ma mère. Il est venu dire à Clotaire, mon père, « Ta femme, Lucienne est à 25-30 kilomètres ».
Bon musicien - c'était un saxophoniste - il donnait de temps en temps un coup de main aux mess des officiers. Il a obtenu d'un capitaine, qui lui passe sa voiture et son chauffeur, le temps d'aller saluer ma mère.
J’ai placé ci-dessous une photo, qu'il les montre tous les deux. Je pense que c'est près du quai de Montignac, mais je n'en suis pas sûr.
Mais, mon père ne s'est pas contenté de saluer ma mère. Ils sont partis vers la grange.
Ma mère était certainement sur le dos, les yeux vers le plafond. Et le plafond, en fait, c'était le toit de la grange, et il y avait une poutre sur laquelle elle voit courir un lérot (petit loir). Elle pousse un cri.
Mon père, jusqu'alors, … Cela faisait deux ans que j'étais marié. Il avait su éviter qu'un enfant vienne, surtout qu'avec les menaces de guerre. Mais là, désorienté, désarçonné, …
Quand ma mère remonte vers la Picardie après l'armistice, elle est inquiète. Bien sûr. On va lui annoncer très rapidement qu'elle attend un enfant. C’est moi, l'enfant.
Évidemment, neuf mois plus tard, le 30 mars 1941, je nais.
Depuis le début elle était inquiète parce que, dans ma région, on admet en général, enfin, on craint surtout, que lorsqu'une femme enceinte voit un animal avec du poil, un souris, un létot, etc., il pourrait naître avec du poil sur le visage ou sur le corps.
Donc, dès que je suis apparu, le docteur assure : « Vous avez un petit garçon ». Elle demande …
« Non, ne vous inquiétez pas, il n'a pas de poil sur le corps ». Point.
Il va se passer encore un peu de temps, puisque on se retrouve en 1969. Je suis sorti de l'école du cinéma, où j'ai fait ce film mémorable, La reprise du travail aux usines Wonder, et je vais au Maroc, avec une ethnologue, Viviana Pâques. Liane, ma compagne … nous accompagne. Je vais tourner mon deuxième film, sur les Gnawa du Maroc.
Nous sommes dans un village qui s'appelle Tamesloht, à 20 km au sud de Marrakech. Il n'y a pas d'hôtel, bien entendu, alors on nous loge dans une maison en construction. Il n'y a rien, pas de meubles, rien du tout. Il y a un robinet, quand même, avec de l'eau. On dort sur des couvertures posées sur le sol. C’est précaire. Pour me raser, c'était un peu compliqué. On verra en rentrant à Paris. Liane avait trouvé ma barbe sympathique, donc on décide de la garder. C'est toujours la même.
Je vais voir mes parents, quelques jours après notre retour, et quand ma mère me voit arriver, immédiatement, elle me dit : « Voilà, ça y est, le voilà, le poil de lérot que je craignais voir apparaître sur ton corps. Il s’est passé quelque chose comme 30 ans.
C'est une histoire amusante ? Enfin, moi, je l'aime bien.
La photo en gestion

Elle fut prise le 18 juin 1940, par Geneviève, ma tante paternelle.
Mes parents venaient de se retrouver après plusieurs mois de séparation.
En mai 1940, ma mère avait été emportée par l'exode massif des populations du Nord vers le Sud. Après quelques jours d’errance, elle s’était retrouvée en Dordogne.
De son côté, le régiment de mon père, stationné en Champagne, avait reçu l’ordre de se replier au sud d’Angoulême.
J’ai oublié les circonstances exactes de leurs retrouvailles. Mais cet après-midi-là leur appartenait. Ils ignoraient tout de ce qui se tramait, au même moment, à Londres.
Je n’ai découvert les circonstances de ma conception que quarante-sept ans plus tard, après avoir offert à ma mère la cassette VHS du film Lascaux revisité que j’avais réalisé pour le compte du Ministère de la Culture.
Lorsqu’elle aperçut le nom Montignac, l’émotion la submergea.
"- C’était le bon temps !" dit-elle.
Oubliés les milliers de morts et de blessés. Oubliés les enfants perdus, jamais retrouvés pour certains.
Oubliées les quatre années d’occupation.
C’était le bon temps de leur jeunesse : celui d’un après-midi dans la paille d’une grange

Voilà à quoi ressemble
- selon la description faite
par ma mère - la grange
dans laquelle un "lérot"
a joué un tour pendable
à mes parents

En bas à gauche, vous avez le mariage d'Adrien et de Germaine le 5/05/1906

En bas à gauche, vous avez la naissance de Roger, leur premier enfant, le 22/09/1906








